Le communisme-ouvrier est-il une question moyenne-orientale ?

[Un brouillon de 2013, resté inédit jusqu’ici, sur une question qui m’a souvent été posée. Depuis, la discussion a évolué, mais certains points restent intéressants]

Au milieu des années 1980, a émergé au sein du Parti communiste d’Iran un débat sur la relation entre le parti et la classe ouvrière. Du fait de la contre-révolution cléricale en Iran, de nombreux militants issus de diverses organisations de gauche avaient convergé vers le Kurdistan. Là, la guérilla menée par l’organisation Komala tenait obstinément tête aux forces armées du régime, si bien qu’il était possible de survivre et de développer une activité communiste. Mais ces militants, qui s’étaient rassemblés dans le Parti communiste d’Iran, n’avaient pas l’intention de s’enfermer dans les montagnes du Kurdistan : ils développèrent des cellules ouvrières dans le reste de l’Iran et cherchèrent à s’implanter dans les entreprises, à maintenir l’esprit des conseils ouvriers de 1979.

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Alter- et anti- dans la globalisation

[Un texte rédigé en 2003, mais jamais publié et jamais vraiment terminé. Les questions sont posées dans des termes qui semblent venus d’une autre époque, mais qui étaient ceux des débats sur la «mondialisation » au tournant des années 2000.]

En 1999, le mot mondialisation faisait une apparition dans le vocabulaire courant. Cela faisait au moins une dizaine d’année qu’il circulait communément dans la littérature économique ; il s’était diffusé progressivement dans les milieux militants, notamment à partir des premiers mouvements contre l’AMI (accord multilatéral sur l’investissement) et l’OMC (organisation mondiale du commerce). Il n’est pas inintéressant d’apprendre que le mot mondialisation aurait été employé pour la première fois dans la langue française en 1949, lorsque la ville de Cahors se déclara « Territoire Mondial lié à la Communauté Mondiale », signant une charte « charte de mondialisation », depuis ratifiée par plusieurs centaines de villes et villages dans le monde, dont plus de cinq cent en France . Porté par les citoyens du monde, cette mondialisation-là était donc conçue de manière positive, comme un mouvement vers l’unité mondiale. Mais dès les années 1970, on trouve le mot mondialisation sous la plume d’auteurs comme Henri Lefebvre ou Samir Amin, dans un sens qui est encore descriptif, non chargé d’affectif comme il est aujourd’hui dans le lexique militant – où il est d’ailleurs revenu comme une traduction inexacte de l’anglais globalization, plutôt qu’issu de ses usages précédents en français.

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Une fois de plus, la question de l’armement

Le Parti communiste-ouvrier en Irak a toujours pris soin de protéger ses manifestations, ses locaux, etc., par une garde lourdement armée – y compris de fusils d’assaut. Cela n’a rien d’exceptionnel en soit, c’est une condition nécessaire pour mener une activité politique au moyen-orient. Il le fait également en Iran, pour organiser des meetings semi-clandestin au nez et… à la barbe des « gardiens de la révolution ». De plus, il assure, dans les camps de réfugiés dans lesquels il est influent, la protection des habitants avec ses propres forces de sécurité.

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Sur la question nationale

[Ce texte a été rédigé en juin 2005 dans le cadre d’une discussion interne au sein de Solidarité Irak, sur la question nationale. Il n’avait alors pas été rendu public.]

Bonsoir à toutes et à tous,

Je voudrais commencer par répondre à Bernard et Madj sur la question nationale, en brossant à très grandes lignes la façon dont j’aborde la question, parce que c’est effectivement important d’en discuter sans invectives.

C’est une question épouvantablement compliquée, même et surtout après un siècle de débats. Il y a, à mon sens, deux pièges principaux à évier. Le premier, c’est la position nationaliste, qui considère a priori la nation comme allant de soi, l’indépendance nationale comme un but en soi et qui lui subordonne les autres luttes – ou, au pire, les évacue (féministes, sociales, etc.). Le second, c’est l’antinationalisme abstrait, quand il en vient à nier de fait l’oppression coloniale, raciale, nationale là où elle existe. Dit comme ça, c’est simple, mais dans la pratique c’est quand même un équilibre compliqué. Si on prend le cas de l’Irak, le PCO – et son petit cousin le PCO de gauche – défend à la fois un antinationalisme de principe et l’indépendance du Kurdistan (même si cela fait débat à l’interne, en raison précisément de ces risques de dérive dans un sens ou dans l’autre).
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[Note de lecture] Le chartisme, Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858)

[Article publié dans La Révolution Prolétarienne, n° 785, Juin 2014]

Jusqu’ici, la principale référence en langue française sur le chartisme en langue française était l’ouvrage d’Édouard Dolleans, Le chartisme (1831-1848), Aurore du mouvement ouvrier, publié en 1912-13 et réédité par Les nuits rouges en 2003. C’était un ouvrage pionnier, mais bien évidemment dépassé. La traduction du livre de Malcolm Chase, Le chartisme, Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858), par les Publications de la Sorbonne (2013), vient donc combler un grand vide sur ce moment essentiel dans l’histoire du mouvement ouvrier. Alternant histoire du chartisme et portraits d’acteurs ou d’actrices du mouvement, Malcolm Chase présente de manière vivante et instructive le premier parti ouvrier. Il couvre, quoique de manière moins complète, la période qui suit le fameux livre d’E.P. Thompson, La formation de la classe ouvrière en Angleterre.
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« Nous allons étendre le suffrage universel à l’entreprise »

Tu as plusieurs fois écrit sur la question des élections, en exposant le fonctionnement réel du code électoral en France. Mais sur le fond, quelle est ta critique du système électoral ?

Nicolas Dessaux : Une lecture attentive du code électoral français montre comment il a été progressivement élaboré pour maintenir la domination des partis en place, qui se partagent les postes et les revenus afférents. Le système de réparation des places, de financement des partis politiques, de découpage des circonscriptions, tout a été aménagé au fur et à mesure pour perpétuer le système existant. Cette situation n’est pas spécifique à la France, même si certains mécanismes sont liés à son histoire politique. Ils ne peuvent se comprendre que si on examine l’État, au sens large, sous l’angle de ses revenus, de sa base matérielle. La prise de positions dans l’appareil d’état permet non seulement de percevoir, sous formes d’indemnités et d’avantages matériels, une partie de la masse fiscale, et d’en redistribuer une autre en nommant ses clients et partisans dans les administrations. La corruption joue un rôle plus ou moins important selon les États ; en France ou en Belgique, la longue liste des « affaires » montre qu’il ne s’agit pas d’un phénomène exceptionnel, mais plutôt d’un prolongement normal du système en dehors de sa propre légalité. Il existe diverses méthodes pour assurer le fonctionnement de cette répartition des revenus de l’état. Le parti-état, comme en Chine et quelques autres pays, en est une, tout comme la kleptocratie, telle qu’elle fonctionne dans de nombreux pays, ou encore la démocratie bourgeoise, qui permet d’assurer cette répartition entre factions rivales.
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Le Moyen-Orient dans l’angle mort de la gauche

[Interview par Stéphane Julien, publiée dans L’Émancipation syndicale et pédagogique d’octobre 2010]

S.J., L’Émancipation : Nicolas Dessaux, tu es engagé depuis plusieurs années dans la solidarité avec la gauche syndicale, féministe et socialiste du Moyen-Orient, notamment avec « Solidarité Irak ». Depuis les manifestations de rues à Téhéran l’année dernière, l’attention générale se porte sur l’Iran. Le 9 mai dernier, le syndicaliste enseignant Farzad Kamangar, pour qui une campagne de solidarité internationale avait eu un réel écho en 2008, y a été pendu. Faut-il comprendre que le régime islamique se fiche complètement de l’opinion publique internationale ? Lire la suite