En 1951, six états créaient la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Un nom pareil ne laissait aucune ambigüité sur les objectifs purement économiques de l’association. Cinquante-cinq ans plus tard, après bien des évolutions, cette communauté est devenue l’Union européenne : vingt-cinq pays, un vaste espace de libre circulation des marchandises, une monnaie en voie d’unification, d’innombrables traités commerciaux et des directives européennes qui tendent à se substituer au droit national de chaque pays. Mais, comme l’a montré une fois encore la tentative de « traité constitutionnel européen », cette Europe reste essentiellement économique, même si la coopération policière et militaire y joue une place désormais importante. Son contenu est à l’image des désirs de la classe sociale qui l’a rêvée et qui l’a faite, la classe capitaliste.
Dans l’ensemble, les organisations qui se réclament de la classe ouvrière, des salariés et des chômeurs, se sont montrées réticentes au projet européen. Elles ont dénoncé à cor et à cris l’Europe du fric, l’Europe des patrons, l’Europe libérale. Elles ont espéré, vainement, que ça s’arrêterait un jour, qu’on en sortirait. Consciemment ou non, elles ont adopté une attitude nationaliste, dans ce sens qu’elles ont joué la carte de la défense de l’État-nation, de l’État-providence, contre l’intégration européenne. Une attitude de résistance, de défense et… de résignation. Chaque avancée de l’Europe est devenue une défaite pour la classe ouvrière.
Derrière cette attitude, il y a deux points de vue tout à fait critiquables – et qui doivent être critiqués pour sortir de l’impasse actuelle. Primo, l’idée que dans la société actuelle, ce sont les capitalistes qui mènent le jeu et que les travailleurs peuvent seulement s’y opposer, essayer d’y résister. Quand on observe le discours dominant dans les organisations politiques et syndicales, on s’aperçoit que c’est une idée très répandue. La réponse la plus courante consiste, pour certains, à « devancer » les capitalistes en étant « force de proposition » – c’est une attitude fréquente chez les syndicats européens. Mais cela repose sur une vision superficielle, statique, de la lutte des classes – comme si celle-ci n’existait que dans les mots d’ordre et les slogans des syndicats, et pas dans l’activité quotidienne des salariés.
Secundo, l’idée selon laquelle l’État-nation est le meilleur allié de la classe ouvrière, et qu’il faut le défendre contre une Europe « supranationale ». C’est oublier d’une part que cet État-Providence, là où il a existé – sans jamais être aussi idyllique qu’on le voudrait aujourd’hui – était lui-même le fruit d’un compromis historique, d’un rapport entre les classes dans lequel les salariés avaient imposé leurs exigences ; d’autre part, que c’était un système dans lequel tout ce que le mouvement ouvrier avait créé, syndicats, mutuelles, associations,… tout ce que faisait sa force et son autonomie, s’est progressivement intégré à l’appareil d’état. On a confondu l’étatisation avec la socialisation, pris le capitalisme d’état pour un embryon de socialisme. Voilà le compromis : en échange d’une certaine abondance – fondée sur la généralisation inhumaine du travail à la chaine – la classe ouvrière renonçait s’organiser librement en vue de sa libération.
Ces deux idées erronées, dont je ne discuterais pas ici de savoir pourquoi et comment elles se sont imposées, ont créé la situation actuelle : l’Europe a été constituée par les capitalistes parce qu’elle ne l’a pas été par les travailleurs. Cela ressemble à une lapalissade, mais c’est loin d’en être une. Puisque les organisations qui se réclament de la classe ouvrière n’ont pas tout mis en œuvre pour construire l’Europe selon les critères et les exigences des salariés, qui va au-delà du slogan d’une Europe « sociale », puisqu’elles ont privilégié la défense d’un compromis national, les capitalistes ont avancé, brisant sans trop de difficulté les résistances qu’ils rencontraient.
Nous vivons aujourd’hui dans une Europe dont la construction est déjà très avancée. D’autres pays vont nous y rejoindre dans les années à venir, et ce ne sont ni les déboires constitutionnels, ni les aléas budgétaires qui vont l’empêcher. Les capitalistes disposent de toutes sortes d’organisations à l’échelle européenne afin de préparer et de mettre en œuvre leurs demandes. Mais il est désolant de constater qu’il n’en existe toujours aucune pour les salariés. Chacun continue de vouloir exister dans ses petites frontières nationales, en se contentant d’échanger de cordiaux messages de solidarité avec leurs voisins ou, au mieux, de créer des groupes parlementaires. Il est presque amusant de voir que même de petites organisations communistes ou anarchistes, pétries de bonnes intentions internationalistes, ne sont pas capables de se donner une échelle européenne alors que leur taille même leur faciliterait la tâche.
Certes, il existe la Confédération européenne des syndicats. Qu’elle ait une conception timorée du syndicalisme n’est presque pas le plus grave. Son problème, c’est d’être un lobby plutôt qu’une organisation syndicale, et ce n’est pas la manifestation annuelle qu’elle organise à Bruxelles qui fait que chaque membre d’un syndicat adhérent à la CES se sent lui-même intégré à un vaste syndicat européen. Le syndicat européen ne peut naître que d’une pratique syndicale européenne – quoi qu’on pense par ailleurs du rôle des syndicats dans le capitalisme contemporain.
Pas besoin de remonter loin dans le temps pour faire comprendre le problème. En 2003, un vaste mouvement de grève s’est développé en France contre la réforme des retraites. Quelques mois plus tôt, l’Italie avait connu le même mouvement, et il a démarré quelques semaines plus tard en Autriche. Ces derniers mois, il s’est manifesté vigoureusement en Angleterre. Partout, il s’agissait de s’opposer à aux mêmes directives européennes, et elles se sont appliquées également à des pays où les travailleurs n’ont pas trouvé la force de résister. Est-il besoin de démontrer que le mouvement aurait été plus fort, sans doute victorieux, s’il ne s’était pas arrêté aux frontières nationales, s’il n’avait pas été divisé par pays ?
Nous avons un demi siècle de retard sur les capitalistes. Mais il n’est pas trop tard, parce que nous ne voulons pas revenir en arrière, restaurer un stade antérieur du capitalisme, mais aller de l‘avant, parce que nous voulons changer la société, changer le monde. L’Europe n’est pas une fin en soit, mais c’est aujourd’hui, pour la classe ouvrière dans l’Union européenne, l’échelle réelle de la vie quotidienne, celle des décisions qui sont prises pour nous. Une attitude offensive, la construction d’une Europe socialiste fondée sur les exigences des travailleurs et non sur celles des capitalistes, exige que nous sortions de nos frontières, que nous soyons organisés à l’échelle européenne.
Nicolas Dessaux – Article publié dans Révolution n° 1, mars 2007.